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Sapotage-Agriculture-Suisse-Genève-Terrain-Mentalité-Société
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Sapotage est une association composée de 4 jeunes ami·e·s maraîcher·ères – Christopher, Selma, Yasmine et Layla – qui ont à coeur de cultiver des légumes sains et sans traitement chimique à Versoix. À la recherche d’un terrain pérenne et plus grand, l’équipe fait face à des obstacles. Nous sommes allées à leur rencontre pour discuter de la place des questions raciales et de genre au sein du paysage agricole helvétique. 


Depuis 2020, « Sapotage » cultive des légumes qu’iels vendent dans un petit marché libre service et avec des paniers contractuels selon le format d’Agriculture Contractuelle de Proximité. L’équipe prône une agriculture paysanne sans traitement chimique, qui prend soin du sol et de la biodiversité, et propose des prix accessibles à tous·tes.

L’association a mis en culture un terrain de 3’000 m² au 105 Route de Suisse, qui leur a été prêté pour 4 ans mais qui est voué à être détruit pour y construire des immeubles. En plus de cet espace, l’équipe occupe un terrain de 900 m² situé au domaine d’Ecogia, qu’elle cherche à agrandir afin de répondre aux besoins de leurs activités. 

Issu·e·s de différentes formations ou expériences (enseignement, agronomie, horticulture ou musique), les membres de l’équipe n’ont pas le profil type que l’on s’imagine dans ce milieu. Leur parcours est intimement politique et démontre que le monde agricole helvétique doit encore évoluer. 

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Deux des membres, Selma Louichi (28) et Christopher Lopes (35), nous font part de leur expérience. 

Avant de commencer, vu que nous allons parler politique, je voudrais reprendre le format de l’introduction du podcast « Kiffe ta race », et vous demander si et comment vous vous situez en termes de genre et sur le plan racial.

Christopher : Je suis un homme cisgenre, hétérosexuel, noir à la peau claire.

Selma : Je suis une femme blanche, hétérosexuelle, et j’ai des origines tunisiennes.

Comment vous êtes-vous lancé·e·s dans l’aventure « Sapotage » ?

Selma : Ce qui m’a motivée, c’était de créer un projet avec des amies, des personnes que j’aime beaucoup, et de faire quelque chose qui a du sens. On s’est dit, pourquoi ne pas avoir notre propre projet ? On a finalement répondu à un appel à projet et ça a marché. Je suis enseignante primaire et j’avais déjà fait du jardinage mais jamais de l’agriculture. Les débuts sont toujours un peu compliqué, mais nous y voilà.

Christopher : Je suis dans le domaine de l’agriculture à la suite d’une réorientation professionnelle qui a commencé en 2019. Avant cela, j’étais également dans le monde de l’éducation et de l’enseignement. Je n’ai pas participé à la conception du projet mais j’ai rejoint l’association en avril 2021. Je suis arrivé par le biais de Layla (ndlr, une des membres fondatrices de « Sapotage »). J’ai commencé en tant que bénévole, on s’est bien entendu·e·s et elles m’ont proposé de rejoindre l’équipe, ce que j’ai très facilement accepté. Je travaille aussi en parallèle aux Jardins de Cocagne.

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Qu’est-ce qui vous différencie du profil type de l’agriculteur dans le paysage helvétique ?

Christopher : Tout d’abord, on n’a pas ce lien de filiation. Dans ce milieu, on entend souvent parler de générations d’agriculteurs, ce qui veut aussi dire que tu as un accès facilité à la terre et au travail – et parfois même, tu n’as pas forcément le choix. Ensuite, je ne suis pas blanc, et ça, ça crée un regard que l’on porte sur moi qui est différent – et ceci pas seulement dans l’agriculture, et pas seulement en Suisse. Mon origine africaine fait que je ne suis pas dans le cliché de l’agriculteur suisse. De plus, le fait d’avoir grandi dans un milieu urbain détonne, dans ma façon de m’habiller ou de parler. Ma différence se joue donc principalement sur mes origines familiales et mes origines ethniques.

Selma : Déjà on dit un agriculteur suisse et non une agricultrice parce qu’on a moins tendance à visualiser une femme ou un autre genre dans ce rôle. Je viens de la ville, j’ai donc aussi grandi dans un milieu urbain. Je n’ai pas non plus fait une formation dans l’agriculture, ce qui fait que c’est parfois difficile de se sentir légitime. J’ai un autre métier aussi parce que ce n’est pas possible pour nous en ce moment de vivre de cela, même si ça fait deux ans qu’on donne beaucoup de notre temps. Avoir des origines tunisiennes me différencie également. C’est vrai que souvent ça se transmet de génération en génération. Dans ma famille, en Suisse, il n’y a personne qui travaille dans ce domaine.

Christopher : Justement, pour moi, il importait de savoir que l’association est composée de Selma, Yasmine et Layla. C’était plus facile d’intégrer cette équipe que si les membres étaient Stéphanie, Camille et Céline. 

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Vous cherchez actuellement à agrandir le terrain que vous occupez au domaine d’Ecogia à Versoix, mais vous rencontrez quelques difficultés dans vos démarches. 

Selma : Actuellement on n’a pas suffisamment d’espace pour ce qu’on a envie de produire. C’est un vrai casse-tête, on doit réfléchir à comment faire pour chaque culture – s’il y a du retard sur une, ça veut dire que tout le reste prend également du retard. Nous avons exprimé notre souhait de nous installer de manière pérenne lors d’un entretien avec les agriculteurs de Versoix l’année passée. Plusieurs hectares de terres allaient être réparties et on nous a proposé un terrain dont la configuration ne correspondait malheureusement pas à notre projet de maraîchage. Il y a aussi des histoires de bail compliquées. Au final, on n’a obtenu aucun des espaces présentés. Il y a plus d’un mois, nous avons proposé une rencontre avec la commune et les différents acteurs qui occupent le domaine, qui n’a pas encore eu lieu. On a l’impression qu’on nous ballade un peu. On nous dit d’aller voir là-bas ou ici, mais on n’a pas encore reçu de réel soutien. Le domaine est un très bel espace qui serait idéal pour un projet de maraîchage, pour faire de la sensibilisation avec des enfants etc. Donc on attend toujours de voir l’issue de nos démarches.

Christopher : J’ai l’impression qu’on a fait de la récupération politique en nous appuyant au début. L’année passée la maire (ndlr, Jolanka Tchamkerten) s’est abonnée à nos paniers de légumes. Je pense que c’était bien pour elle, en tant qu’élue verte, de le faire. Nous on comptait beaucoup sur elle et elle était assez présente à nos côtés au début, mais maintenant on se sent abandonné·e·s. Nous ne sommes pas aidé·e·s sur le plan politique. Le fait que notre équipe soit composée de trois femmes et un homme noir a aussi un impact. Je ne veux évidemment pas victimiser nos conditions, mais je ne minimise pas non plus cet impact, surtout dans un milieu où le lien à la terre est très fort et est souvent lié à la droite dure.

Selma : Peut-être qu’on devrait se battre plus. On veut obtenir cette réunion et être plus fermes parce qu’on en a marre aussi d’être trop conciliant·e·s.

Pourquoi pensez-vous que ce soit aussi difficile d’obtenir un terrain plus grand ?

Selma : C’est une bonne question et je me la pose aussi. Un projet comme le nôtre c’est l’avenir, ça on le sait, parce qu’écologiquement ça ne va pas bien du tout. Nous sommes plus sensibilisé·e·s à l’alimentation mais en même temps les choses ne bougent pas quand il y a des projets comme le nôtre qui se forment. C’est un métier tellement difficile, on se donne tellement, et on doit encore se battre pour la base: la terre. C’est embêtant parce qu’on a ce projet, la motivation et les ressources. On se donne tellement et on n’a pas de reconnaissance. On ne demande vraiment pas beaucoup, on a besoin de seulement un hectare ou un hectare et demi de terrain.

Christopher : Je pense que ça se joue sur deux plans. Tout d’abord, il y a l’ancienneté. «Sapotage» est une association jeune et par contraste il y a des acteurs qui sont là depuis toujours. L’autre aspect est financier. On n’a pas forcément beaucoup d’argent, du coup c’est compliqué pour nous de pouvoir travailler un terrain tout de suite sans le laisser en jachère par exemple. Ils nous ont proposé des terrains qui étaient traités chimiquement et il nous aurait donc fallu quelques années avant de pouvoir cultiver dessus vu que nous pratiquons une agriculture bio. Financièrement, ça n’aurait pas été possible.

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Dans ce contexte quelle est la prochaine étape ?

Selma : On attend encore une réponse concernant notre demande de réunion. En attendant nous sommes dans une situation d’insécurité. On va expliquer notre position et s’ils ne sont pas d’accord on n’aura pas d’autre choix que de chercher ailleurs. Il y a d’autres endroits où il y a des terres. On ne va pas laisser tomber sinon le projet meurt.

Christopher : C’est là où on commence à entrer dans des combats politiques. 

Selma : On va trouver une solution.

Christopher : Il y a aussi des organisations comme le MAPC ou uniterre qui peuvent nous apporter un soutien.

Nous avons mentionné au départ votre profil qui se démarque du profil traditionnel dans le milieu agricole. Est-ce que vous pensez que cela est entré en jeu à un moment ou à un autre? 

Christopher : Je reste persuadé que c’est forcément lié. C’est toujours dans un coin de ma tête, dans tous les aspects de ma vie, et ça me met dans un état d’hypervigilance. C’est peut-être vécu différemment par toi, Selma.

Selma : Je ne sais pas si le fait qu’on soit des femmes ou des personnes racisées entre en compte dans notre accès à la terre – peut-être que je n’en ai pas conscience ou alors je n’ai juste pas envie que ce soit le cas. Mais j’ai certainement ressenti ce lien dans la façon dont on nous parle parfois. Il y a des personnes qui sont surprises que notre équipe soit composée de trois femmes et quand on mentionne Christopher, on nous répond : « Ah, il y a quand même un homme alors ! ».

Christopher :  J’ai aussi entendu des phrases ni très intéressantes, ni très intelligentes, qui sont souvent liées à mes origines. Par exemple je portais une chemise et on m’a dit : « C’est la Compagnie Créole ! » ou alors « Tiens, ils ont engagé des migrants », en pensant que je n’allais pas comprendre.

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Je voulais justement parler de la question de l’apparence. Dans son étude sur les personnes queer dans les exploitations agricoles en Suisse, Prisca Pfammatter s’interroge sur les vêtements qu’elle porte sur le terrain. Vous êtes-vous déjà posé cette question en lien avec votre lieu de travail ?

Christopher : Oui, je me la suis beaucoup posée au début. Je pensais que j’allais être jugé par rapport à mes vêtements et qu’il fallait que je m’assimile à un style particulier, qu’il fallait que je mette des chaussures de randonnée, des pantalons avec pleins de poches ou des salopettes (rires). Aux Jardins de Cocagne où je travaille il y a aussi une structure assez horizontale avec des personnes engagées dans les luttes contre les oppressions. « Sapotage » les rejoint sur toutes les lignes c’est vraiment un endroit safe. J’ai vite compris que je n’avais pas besoin de changer ma façon de m’habiller. 

Selma : Mon expérience avec l’agriculture se résume à « Sapotage », et à « Sapotage », on s’en fiche. On ne porte pas des habits classiques d’agriculteurs·ices.

Comment l’agriculture pourrait-elle devenir plus inclusive ?

Christopher : Il faudrait plus de micro-fermes, plus de petites exploitations. L’accès à la terre devrait être facilité pour les personnes qui créent des projets. Tout cela passe aussi par l’éducation des plus jeunes. Nous proposons l’accueil de classes au terrain car c’est important qu’ils puissent voir le travail qu’on fait. J’ai reçu des adolescents il n’y a pas longtemps qui étaient surpris de me voir dans ce rôle – ils s’attendaient à voir le cliché du paysan suisse.

Selma : C’est politique. Il faut revoir notre façon de voir les personnes qui font de l’agriculture et s’ouvrir à différentes formes pour que ça puisse marcher. On a besoin de plus de visibilité et en effet, de plus de sensibilisation par des visites ou autres. Les classes viennent sans préjugés et se rendent compte que c’est un travail très varié. On a aussi besoin d’un vrai soutien de la part de l’État.

Vous mettez en avant une agriculture paysanne durable et de proximité, qui participe à la vie du sol et sa biodiversité. En 2020, seuls 15% des exploitations agricoles en Suisse avaient un label bio. Comment est perçue cette approche aujourd’hui ?

Christopher : On nous dit parfois qu’on se casse la tête, que si on utilisait tel ou tel produit ce serait plus simple. Nous on tient beaucoup à faire du désherbage à la main, à enlever les bestioles sur les plantes etc. C’est un peu perçu comme un travail d’antan ou un travail de hippie.

Selma : Et en même temps tous·tes nos abonné·e·s sont super heureux·ses de manger nos légumes et nous disent qu’ils sont incroyables. Donc on remarque vraiment la différence, c’est super ! Autour de nous je crois qu’on y est assez sensibilisé, on voit le bio comme une bonne chose mais ça ne veut pas forcément dire que cela se traduit dans les pratiques et habitudes.

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Il y a parfois une vision bucolique de l’agriculture bio…

Selma : En effet. Par exemple nous utilisons des bâches et ça dérange certaines personnes qui nous reprochent d’utiliser du plastique. Mais si on ne le fait pas on va passer notre temps à désherber. Il y a continuellement des personnes qui viennent vers nous pour nous dire ce qu’on pourrait faire mieux alors qu’ils ne s’y connaissent pas.

Christopher : On utilise notamment une bâche sur nos cultures de courges pour éviter que les mauvaises herbes poussent tout autour et prennent tous les nutriments. C’est impossible de désherber parce que ce sont des plantes rampantes. On utilise aussi cette toile pour faire de l’occultation. Quand on met des bâches sur une terre nue, les herbes ne poussent pas et on peut préparer des cultures sans avoir à désherber. 

Selma : Ça permet également à la terre de ne pas être directement exposée au soleil et préservée de l’humidité. Après je comprends, les personnes qui ont un petit jardin n’ont pas besoin d’une telle structure. Mais quand tu plantes 300 courges, oui, tu vas faire ça. On n’utilise pas de pesticides donc notre approche fait qu’on est un peu obligé de mettre en place une bâche. Les gens ont cet aspect romantique de l’agriculture bio sans vraiment en avoir fait. S’occuper d’un petit potager n’est pas comparable à ce qu’on fait.

Le patron de Syngenta, Erik Frywald, a récemment fait une déclaration qui a suscité beaucoup de réactions. Pour résumer, il a affirmé que l’agriculture bio nuit au climat et favorise l’utilisation de plus grandes surfaces pour des rendements plus faibles. Il a ensuite ajouté : « La conséquence indirecte est que des gens meurent de faim en Afrique, parce que nous mangeons de plus en plus de produits biologiques. » Pour rappel, Syngenta est un géant de l’agrochimie qui fabrique des engrais et des semences génétiquement modifiés. Comment réagissez-vous à cette déclaration ?

Selma : On ne peut pas prendre ces propos au sérieux. Dans notre approche du maraîchage on n’a pas besoin de beaucoup de terre pour produire des légumes. De plus nous pratiquons une culture semi-intensive, donc à chaque fois qu’on enlève on remet. 

Christopher : C’est quand même culotté de dire ça, surtout pour quelqu’un comme lui. C’est une stratégie de communication parce que Syngenta, tout comme Monsanto, a une mauvaise réputation. Il devrait aussi laisser les Africain·e·s tranquilles par ailleurs.

Pour plus d’informations sur l’association Sapotage, rendez-vous sur leur site ou sur leur page Instagram.

Vous pouvez vous abonner à leurs paniers de légumes ici, et pour les soutenir, c’est par .

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