Rejoindre la mèche

Immortel Mélèze, Balavaux
© CedricBregnard.ch – Projet participatif: racinesduciel

Le mélèze c’est d’abord une nostalgie, celle de l’époque où l’essence se méritait. On devait grimper. À pied. Jusque vers 2000 mètres, mais, petite, cela signifiait jusqu’au ciel. On était portée par la marche, prise dans l’ascension de notre être et de nos sens, guidée par l’envie de retrouver ces arbres dont la résine sentait si bon et ressemblait à de la confiture d’abricots. On goûtait, mais le goût déçoit toujours par rapport à l’odorat, celui des mélèzes comme celui du pain, plus chaud, plus rond, plus moelleux lorsqu’on le flaire que lorsqu’on le porte à sa bouche. Alors on tartinait le frère qui nous enduisait de résine à son tour, nous plaquait au sol parmi les aiguilles craquantes mais douces, et on se retrouvait mi enfant mi arbre, épines collées sur nos bras et visages. Et on se cachait des parents, derrière les troncs rougeâtres, ou à même le sol devenu mou comme celui d’un trampoline, puisque les mélèzes engendrent un humus tendre, en plus de délicieusement odorant. 

Il a fallu grandir, tandis que les mélèzes se démocratisaient, arrivant dans les plaines ou les régions de basse montagne. Il a fallu délaisser l’odorat pour un sens plus noble, plus adulte, moins animal ; la vue. Le bonheur est aussi dans la contemplation. À Derborence par exemple, lorsqu’à la fin de l’été on assiste à la métamorphose du vert en doré puis en orange de ce résineux qui, contrairement aux autres, se libère de ses aiguilles chaque hiver pour les fabriquer à nouveau au printemps. Comme les feuillus, le mélèze suit les cycles des saisons, roi de l’adaptation autant que de l’élévation. Une élévation qui commence à la racine. On ne s’envole pas sans s’ancrer d’abord, ou alors on perd le Nord. Pas les mélèzes. Remparts végétaux contre les avalanches, les chutes de pierres et l’érosion, ils sont une des principales espèces des forêts de protection en montagne. Solidement ancrés grâce à de puissantes racines, ils fixent le sol forestier, qui absorbe efficacement l’eau de pluie et de la fonte des neiges. Grimpant à l’assaut des plus hauts monts, ils cherchent la lumière, unissant le ciel, la terre, et le pays des morts. Il est l’arbre cosmogonique pour de nombreuses civilisations, et l’un des plus sacrés de la mythologie en Sibérie Orientale où il figure d’échelle pour aller visiter les puissances divines.

Parmi les nombreuses légendes liées aux mélèzes, en voici une en provenance d’Autriche. Dans les ruines du château de Kienburg, l’esprit d’une femme errait sans connaître le repos. Un passant l’entendit chanter tristement. Il lui demanda quelle était la source de son désespoir. Elle lui répondit qu’elle était condamnée, pour expier ses fautes, à errer éternellement. Au passant qui lui offrait son aide, elle expliqua que, pour la libérer, il faudrait attendre que le mélèze poussant dans la cour devienne assez gros pour y creuser un berceau destiné à un enfant à naître. Quelques années plus tard, l’homme revint, coupa l’arbre, construisit un berceau et y coucha son nouveau-né. La triste mélopée de la femme devint un chant joyeux, et une trainée de lumière se transforma en étoile filante dans le ciel du soir. Depuis, nul n’entendit plus pleurer la dame du Kienburg. 

Mais la vue, nous disions, et nos intuitions qui ne sont peut-être que des connaissances oubliées : à Combloux, une résidante secondaire a fait planter des mélèzes pour cacher la vue sur le cimetière du petit village haut savoyard. Elle permet aujourd’hui aux touristes d’admirer ce petit bois constitué d’une cinquantaine d’essences, et aux morts de rejoindre l’au-delà grâce à ces escaliers d’âmes. 

 


Chaque mois, nous vous présentons une essence. Ses légendes, ses propriétés, et les rapports qu’elle a entretenus avec les civilisations au fil du temps. Le destin des humains est lié depuis toujours à l’environnement qui les a vu naître, qui leur a permis de survivre et de prospérer. À la racine est une histoire à lire contre un arbre, et à ne plus oublier. Et comme elle se raconte aux enfants et que les enfants aiment les images, l’écrivaine Mélanie Chappuis s’entoure du photographe Cedric Bregnard pour illustrer ses lignes, lui qui pose depuis de nombreuses années son regard émerveillé sur la nature, ses cycles et ses métamorphoses.

 

1 Comment
  • Maxime Robyr
    9:01 , 15 juillet 2021

    Magnifique essence qu’est le mélèze, me rappelant cette enfance valaisanne bercée par le soleil et la montagne. Sous la belle plume de Mélanie.

    M.R.

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